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La griffe des rédacteurs en chef, partie 1

La griffe des rédacteurs en chef, partie 1

Longtemps sous le contrôle ou l’influence du Parti conservateur et de l’évêché, les responsables du journal s’en sont peu à peu libérés. François Gross est l’artisan du grand tournant. Récit en sept chapitres (partie 1, chapitres 1 à 3)

En 150 ans, dix rédacteurs en chef et plusieurs «directeurs ecclésiastiques» se sont succédé à la tête de La Liberté, influençant largement la ligne du journal. Les explications de l’historien Pierre Evéquoz, chercheur à l’Université de Fribourg et contributeur de l’ouvrage Les conquêtes de La Liberté.

1. Journal de combat (1871 – 1906)

L’apostolat de la presse: telle est la mission assignée par le fondateur, le chanoine Joseph Schorderet, au nouvel organe publié à Fribourg dès le 1er octobre 1871. De fait, les décideurs catholiques ont pris conscience du rôle que la presse peut jouer dans la lutte pour les idées politiques et religieuses, ainsi que dans la mise en valeur des institutions et des œuvres catholiques. Schorderet, qui s’estime investi d’une tâche missionnaire, entend placer son projet de défense de l’Eglise et de rayonnement du catholicisme dans les pas de l’apôtre saint Paul. Son journal doit permettre de parler directement aux catholiques, qu’il s’agit de tenir à distance des publications libérales. Il doit les informer de ce qui se passe à Fribourg, en Suisse et dans le monde, mais aussi leur offrir une «saine» lecture et, partant, assister le Courrier de Genève, jusqu’alors seul quotidien catholique romand.

La Liberté est ainsi fondée contre le libéralisme, avant tout pour intervenir dans le débat sur la révision de la Constitution fédérale. On est alors en plein Kulturkampf, ces luttes politiques et confessionnelles qui agitent la Suisse. Rédacteur responsable du journal, le Français Jean Mamert Soussens, qui n’avait pas voulu prendre l’habit ecclésiastique, mène les controverses et polémiques avec les adversaires de la cause catholique conservatrice. Il intervient en particulier dans les luttes du Parti conservateur, La Liberté représentant l’aile intransigeante ultramontaine. Ce bastion, dont les adversaires sont les radicaux, mais aussi et surtout les catholiques libéraux, sort vainqueur des élections cantonales de 1881. En interne, Soussens est assisté dès 1873 par un cousin du chanoine Schorderet, Pie Philipona, envoyé à Berne pour suivre les sessions de l’Assemblée fédérale et ainsi offrir au lectorat des comptes rendus rédigés du point de vue conservateur.»

2. Disputes partisanes (1906 – 1938)

«Autre cousin du fondateur Schorderet, le chanoine Jean Quartenoud, qui collabore à La Liberté depuis 1886, est nommé rédacteur en chef en 1906, un poste qu’il assume durant 32 ans. Son règne est marqué par diverses tensions entre le journal et le Parti conservateur. Pendant la Première Guerre mondiale, le journal doit se défendre face à des accusations de germanophilie, alors qu’il tente de maintenir un équilibre entre les Freiburger Nachrichten, germanophiles, et Le Fribourgeois de Bulle, francophile. Les disputes font suite à l’invasion de la Belgique, Etat neutre comme la Suisse.

La Liberté se retrouve également partie prenante des luttes de faction au sein du Parti conservateur. Elle soutient le vieillissant conseiller d’Etat Georges Python face au jeune Jean-Marie Musy, élu au gouvernement en 1911. Ce dernier propose de réorganiser tant le parti que la presse conservatrice, et de faire de La Liberté le porte-parole du Parti conservateur, réclamant en vain le départ du rédacteur politique Albert Dessonnaz, adoubé par Python. L’Œuvre de Saint-Paul soutient aussi la vieille garde, pour ne pas être inféodée au parti et conserver une certaine indépendance. La crise est résolue par l’élection de Musy au Conseil fédéral en 1919.

Dans l’entre-deux-guerres, La Liberté cherche une voie originale entre communisme et fascisme. Le journal prend position en faveur d’un ordre corporatif, qui rejoint la doctrine sociale de l’Eglise et l’encyclique «Quadragesimo Anno» publiée par Pie XI en 1931. En pleine crise économique, l’idée est de résoudre les conflits entre patrons et ouvriers au sein de corporations professionnelles, dans un respect de la hiérarchie. Dans ce cadre, le journal fait appel à un prêtre et homme politique italien, don Luigi Sturzo, exilé en 1924 en raison de son opposition à Mussolini. En 1936, la rédaction met un terme à cette collaboration, de peur que les critiques adressées aux régimes nazi et fasciste n’indisposent une partie du lectorat.»

3. Emprise de l’Eglise (1938 – 1945)

«Les liens du journal avec l’Eglise et le Parti conservateur, très forts à l’époque du chanoine Jean Quartenoud, se poursuivent à son décès en 1938 avec plusieurs «directeurs ecclésiastiques» successifs. C’est aussi à ce moment-là que, à l’image de ce qui se fait ailleurs en Suisse, les fonctions dirigeantes du journal sont scindées. La direction est confiée à Mgr Hubert Savoy, ancien professeur au Grand Séminaire de Fribourg et recteur du Collège Saint-Michel, élevé simultanément à la dignité de prévôt de la cathédrale. Agé de 68 ans, de santé précaire, il est vite remplacé par le chanoine François Charrière, professeur de théologie morale à l’Université. Quant à la rédaction en chef, elle est désormais assumée par Albert Dessonnaz, 68 ans également en 1938, qui comptabilise déjà 40 ans d’activité à La Liberté. Durant les premières années de la guerre, il soutient la politique du journal contre l’Italie et l’Allemagne, ce qui lui vaut des critiques de personnalités craignant pour le prestige de l’Université.»