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C'était dans La Liberté, partie 1

C'était dans La Liberté, partie 1

La façon de relater un événement a changé depuis 1871. Analyse de contenus, de place consacrée et de moyens déployés pour couvrir des événements ayant marqué l’histoire locale, nationale et internationale. Première partie: 1885-1940.

1885: Pour Hugo, des coups de latte, un baiser

Victor Hugo décède le 22 mai 1885, à Paris. Quatre jours plus tard, des obsèques nationales lui sont accordées. Son cercueil est exposé une nuit durant sous l’Arc de Triomphe et le 1er juin, près de deux millions de personnes l’accompagnent au Panthéon, sa dernière demeure – à titre d’exemple, l’artiste et résistante Joséphine Baker, décédée le 12 avril 1975, devrait intégrer l’illustre bâtiment le 30 novembre prochain…

En cette fin du XIXe siècle, la France est donc efficace et unanime derrière son monument littéraire qui, en plus de ses œuvres, s’est engagé politiquement et socialement et a connu l’exil. La Liberté, alors un «journal quotidien politique et religieux», voit la disparition du Français d’un tout autre œil. Nettement moins amène. Certes, le dimanche 24 mai 1885, elle consacre sa Une à l’auteur des Misérables, sous le titre le plus concis qui soit: Victor Hugo. Mais dès la seconde phrase d’un long article (malheureusement pas signé), l’on sent bien que le lettré va en prendre pour son grade. «Devant le lit de mort de ce poète qui fut grand par les dons de l’esprit, plus, hélas! que par les qualités de l’âme et du cœur, devant ce lit que la religion n’a point visité, devant ces restes que la croix ne protège point de ses consolations, de ses espérances et de ses réparations, le chrétien s’épouvante en songeant aux lacunes, aux défaillances et aux chutes de cette longue existence, enivrée de succès et chargée de responsabilités.»

«Il n’avait qu’un culte, son égoïsme; qu’une croyance, la croyance en son génie»
La Liberté, à propos de Victor Hugo

«Des coups de latte, un baiser», comme le chantait Bashung, tel pourrait être le résumé de l’hommage que La Liberté rendit à Hugo. Car aux maigres compliments littéraires, le titre fribourgeois assortit de dures critiques, souvent moralisatrices, sur les choix politiques, certes changeants, de l’homme, sur son mode de vie, non dénué de maîtresses il est vrai, et surtout sur l’absence de prêtre auprès de lui alors qu’il se trouvait sur son lit de mort. «Dans l’histoire des lettres françaises, Victor Hugo ne sera qu’un écrivain de décadence», assène La Liberté. Homme orgueilleux, manquant de goût et égoïste: le vitriol ne manquait pas à Fribourg… Assurément une telle nécrologie – un bijou pour les lecteurs de 2021 – ne pourrait plus être publiée aujourd’hui.


1912: Le naufrage du Titanic

«La catastrophe s’est produite par 41°46 de latitude nord et 50°14 de longitude ouest, dimanche, à 10h25 du soir (heure de New York), environ 3h du matin (heure de l’Europe centrale).» Ainsi débute l’article de La Liberté du mercredi 17 avril 1912 rapportant le naufrage du Titanic. L’accident fait l’objet de la Une du journal et est relaté dans un très long texte, découpé en plusieurs sections qui abordent des thèmes différents.

Dans le premier paragraphe, on apprend encore que le navire se trouvait à 300 miles au sud-est de Cape-Race et qu’il a sombré à 2h20 du matin, soit quatre heures après la collision. Aujourd’hui, aucun journal ne donnerait des indications géographiques aussi précises, avec latitude et longitude. En revanche, la cause du naufrage serait mentionnée très rapidement: la collision avec un iceberg.

«Avons touché iceberg. Sommes fortement endommagés. Accourez aide.» Télégramme envoyé depuis le Titanic

Cette information n’apparaît qu’au deuxième paragraphe, lorsqu’un «marconigramme» (terme qui désignait un message envoyé par télégraphie sans fil) est mentionné: «Avons touché iceberg. Sommes fortement endommagés. Accourez aide.» L’article indique que plusieurs navires ont reçu ce message mais qu’ils étaient trop loin pour porter secours à temps. Seul le Carpathia est arrivé après la catastrophe et a pu embarquer 800 survivants à son bord, est-il encore écrit.

Vient ensuite le bilan: 1432 morts et 868 personnes sauvées. A l’heure actuelle, ces informations auraient figuré en début d’article. En outre, il n’y aurait pas eu de contradictions entre les chiffres (800 ou 868 survivants?). Autre élément marquant: aucune personne n’est citée, le discours est indirect dans l’ensemble du texte.

Un peu plus loin apparaît un descriptif très détaillé du paquebot. Cela n’est en soi pas très surprenant: à cette époque, La Liberté n’était pas illustrée et la télévision n’existait pas. Donner beaucoup de détails permettait donc aux lecteurs de se construire une image aussi précise que possible de la réalité.


1919: Election de Musy au Conseil fédéral

Pour l’une des toutes premières fois dans l’histoire du journal, un article rédactionnel est illustré par une photo. Dans la presse, de manière générale, c’est très rare en ce début de XXe siècle. Mais ce 11 décembre 1919, dans une seconde édition qui paraît le jour même de l’élection, La Liberté marque le coup pour l’accession du premier Fribourgeois au Conseil fédéral. Un texte en page Une, sobrement intitulé «M. Musy conseiller fédéral», accompagné par un portrait du politicien, relate ces heures historiques pour le canton. S’il est précédé d’un autre sujet évoquant «la grande indécision au sujet de la Russie», l’article, qui n’est pas signé – c’est presque toujours le cas à cette époque – occupe trois pleines colonnes et déborde sur la deuxième page.

Le texte, curieusement, ne parle pas de l’élection proprement dite qui s’est déroulée aux Chambres fédérales et ne donne même pas le résultat du scrutin. Il s’agit plutôt d’un long rappel de la carrière de Jean-Marie Musy, mise en perspective dans le contexte politique de l’époque. Ainsi, relate le rédacteur, «le bruit circulait» que M. Musy «pourrait être élu» au Conseil fédéral. «Mais le tour de Fribourg d’avoir un représentant dans l’Autorité exécutive avait été tant de fois prétérité par le jeu des circonstances, ou par la malignité des hommes, que l’opinion restait, chez nous, un peu sceptique sur les chances que nous avions de fournir enfin un conseiller fédéral», souligne-t-il.

L’article explique ensuite que le bouleversement de la Première Guerre mondiale a forcé les vieux partis traditionnels à «s’orienter vers des forces nouvelles». Il fallait des êtres d’intelligence, à poigne, susceptibles notamment de s’opposer au bolchevisme. «La Confédération en est à rechercher des hommes d’élite, ardents et clairvoyants, pour renforcer son Conseil suprême. Or, parmi ceux qui ont attiré le plus l’attention de l’opinion publique, notre concitoyen, M. Jean Musy, se trouvait au premier rang», souligne La Liberté. Qui se réjouit de la belle revanche que constitue pour le canton de Fribourg l’élection du Gruérien au Conseil fédéral.


1940: L’invasion de la France

On aurait pu s’attendre à ce que l’invasion allemande des Pays-Bas, de la Belgique, du Luxembourg et de la France, le 10 mai 1940, donne lieu à un article en Une de La Liberté. Or ce n’est qu’en deuxième page qu’est publié un véritable dossier sur le sujet, qui débute ainsi: «Le front d’Occident, immobile depuis neuf mois, est entré en mouvement. Le duel à mort engagé entre l’Allemagne et la coalition franco-anglaise est maintenant dans la phase décisive.» Depuis septembre 1939 et l’invasion de la Pologne par la Wehrmacht, Allemands et Alliés se faisaient face sans combattre dans l’ouest de l’Europe dans ce que l’on a appelé la «drôle de guerre».

Fait marquant, l’utilisation du «nous» dans l’article, particulièrement engagé. Plusieurs formulations dénoncent l’attaque allemande contre des Etats neutres. «Le sort tragique de la Hollande et de la Belgique a un écho particulièrement douloureux chez le peuple suisse, qui se sent très proche, par l’esprit et le cœur, de ces populations pacifiques, honnêtes, laborieuses, éprises comme lui des idées d’honneur et de liberté et animées du même désir d’entente internationale.»

Cette première partie du dossier s’apparenterait aujourd’hui plutôt à un éditorial ou à un commentaire. L’auteur, qui ne signe pas son texte, prend clairement position et ne se contente pas de rapporter les faits. Ceux-ci sont relatés après par le biais de dépêches d’agences qui complètent le dossier, qui s’étend quasiment sur trois pages.